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LA PLUME DES ÉONS Le regard du fond des Ages Cinq février 1860 Quel bonheur d’avoir retrouvé ce vieux carnet ! Je ne l’avais jamais utilisé, et je n’ai guère plus l’habitude d’en tenir un depuis mes jeunes années sur les bancs de Cambridge, où j’ai fait mes humanités. Cela ne vaut pas un compagnon de chair et de sang à qui parler, mais l’ambiance de la vieille demeure se fait parfois si sombre que le secours de cet ami silencieux m’est précieux. Cela fait à peine une semaine que je suis arrivé à Pilgrim’s Den, dans laquelle je n’avais pas mis les pieds depuis ma plus tendre enfance. Il faut avouer que mon oncle Maximilian n’a jamais été très porté aux effusions familiales, et les décès successifs dans la lignée proche n’ont rien fait pour arranger ses dispositions d’anachorète. C’est pourquoi j’ai été des plus surpris de recevoir, de sa part, ce mystérieux pli : « Il doit toujours rester un Nighthaven à Pilgrim’s Den, Arthur. Je suis désolé que ce devoir t’incombe, mais tu sembles le plus adapté pour cette tache. Je sens qu’un grand malheur va bientôt s’abattre sur moi ; le Voile a été percé sur certaines choses qu’il ne vaut mieux pas évoquer. Ne fait rien pour le rouvrir si tu ne veux pas connaître la honte qui est la mienne, ne désire jamais rien que tu ne puisses obtenir par tes moyens propres. Ferme tes yeux à l’impossible et l’impensable. Ne parle de ce billet à personne, et ne cherche pas non plus à savoir les circonstances de ma déchéance. Pour l’honneur de notre famille, l’amour de Dieu et tous Ses Saints, sois le maître de maison que j’aurai du être. - M. Nighthaven » Ma première réaction fut de croire à une sinistre farce, la signature était tellement maladroite qu’un enfant aurait pu essayer de la contrefaire. Mais la graphie particulière de mon oncle, donnant parfois l’impression qu’il avait appris à écrire dans une toute autre culture, ne laissait aucun doute sur l’identité de l’auteur du message. L’écriture hâtive, presque comme s’il perdait ses forces à chaque fois qu’il trempait à nouveau sa plume dans l’encrier, ne laissait pas de m’inquiéter. Des quelques fois où je l’avais rencontré, il m’avait donné l’impression d’un homme à la solide santé et l’esprit chevillé au corps. Avant que je ne puisse élaborer la moindre réponse, je reçus une autre missive le lendemain, démontrant une écriture régulière et ordonnée, me demandant de bien vouloir pardonner les errances de son courrier précédent. Mon oncle souffrait apparemment d’une fièvre cérébrale l’ayant laissé alité depuis plusieurs jours, et les délires étaient fréquents. Si ce n’avait été son autorité naturelle et l’air sincère que peuvent posséder les aliénés durant leurs crises, ce fâcheux incident n’aurait pas pu se produire. Rassuré, je lui envoyais une lettre où j’exprimais ma sincère compréhension ainsi que mes voeux de prompt rétablissement, avant d’oublier l’affaire pour me replonger dans mes intérêts de philologue. Deux semaines plus tard, ce fut un notaire en chair et en os qui vint frapper à ma porte, m’annonçant le décès de mon oncle ayant pour résultat direct de faire de moi l’héritier de tous ses biens et propriétés ; mais que j’en serai déshérité si je ne venais pas en prendre la jouissance dans les délais les plus brefs, toutes affaires cessantes. L’homme de droit se montra aimable, bien qu’incapable de donner des précisions sur les causes du trépas. Le souvenir du billet me revint de façon vivace, et un grand abattement s’empara de moi. Quel couteau sur la gorge ! Après deux jours d’indécision, le notaire tint à me rappeler les termes du testament. Rationnellement, Pilgrim’s Den m’offrait la sécurité matérielle (bien que légèrement isolée), intellectuellement la riche bibliothèque de l’oncle Maximilian s’offrait à moi avec tous ses trésors potentiels. Ce fut l’émotion qui l’emporta : la curiosité me dévorait. Je pris les dispositions concernant mon appartement et le convoiement des biens que je possédais, j’informais mes amis et mes connaissances, puis je prenais le premier train en partance vers le Hampshire. Sept février 1860 Me voici enfin à la bibliothèque majestueuse ayant appartenu à mon oncle et je suis comblé par son contenu ! Les encyclopédies, les dictionnaires, les documents médicaux ou historiques, les œuvres cachées des plus anciens écrivains. Tous ces ouvrages passionnants étaient maintenant sous ma propriété et mon cerveau était impatient de s’enrichir en connaissances nouvelles ! Ayant devant moi la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (ou plutôt, dois-je dire, celle du Hampshire), quelque chose me disait que j’allais passer des soirées inoubliables en ces lieux. Quatorze février 1860 J’étais tellement subjugué par ce que proposait la bibliothèque que j’ai oublié d’écrire dans mon journal ! L’ambiance lugubre me paraît déjà un lointain souvenir. Les domestiques se montrent toujours réservés, mais font bien leur travail et me laissent effectuer mes recherches. Chaque jour, je finissais une rangée de chaque colonne de livre. Mes journées consistaient à lire des dizaines de livres à la suite. Des notes d’Isaac Newton sur ce qu’allait devenir la théorie de la gravité, des manuscrits de l’encyclopédie universelle conçue par ces deux franç